lundi 11 mars 2013

Le mal

Vous revoir après toutes ces années, c'est étrange.

Toutes ces années à rêver votre visage, et pourtant, si je n'ai pas hésité une seconde à vous reconnaître, combien différent de mon souvenir.

Vous êtes beaucoup plus laid. Un peu ridicule, même. Je retrouve mes premiers sentiments pour vous, qui avaient ensuite été ensevelis sous l'idolâtrie.

Assez laid et pourtant troublant. Je ne me défais pas du souvenir de vos lèvres.

Votre bouche étrange, trop étroite, vos yeux si petits, gris et rapprochés, opaques, tout cela comme un visage minuscule perdu dans votre visage trop large et carré.

Depuis trois jours je scrute mon visage, mes yeux gris, mes imposants maxillaires, certaines expressions de ma bouche, j'observe mes traits avec inquiétude, crainte d'y voir quelque chose de vous - comme si vous étiez contagieux.

samedi 9 février 2013

Ton parfum me nargue

Dans le coin supérieur gauche de ce grand coussin contre lequel tu t'étais assis en tailleur, ton parfum me nargue.

Doux, puissant, boisé, il reste à me guetter, me tourmente, m'attire, passive et les yeux clos, pour te sentir encore sur le tissu. J'inspire et tu es en moi, dans mes poumons. Ton parfum me brûle. Pas seulement le souvenir du plaisir. L'angoisse et la douleur s'y mêlent.

Captivant et pourtant si poignant.

Ton parfum me nargue d'une façon un peu choquante, me rappelant, autant que l'obsession de ton grand corps fort et doux, tout ce qui, depuis, a été détruit. Obscène, il me parle de désir, de pudeur vaincue, de peaux satinées et de regards brûlants comme l'enfer, et je lutte contre la nausée qui me saisit quand tous ces souvenirs ne sont plus pour moi que douleur lancinante.

Ton parfum me nargue, sournois, indiscret, dans un endroit étrange, comme si tu t'étais parfumé l'épaule droite, mais pas la gauche. Je pense que c'est lorsqu'entre nous tu t'es laissé glisser de côté, vaincu par le plaisir, gémissant, fermant les yeux, lorsqu'enfin tu t'es rendu, tu t'es laissé emporter par les caresses dont nous t'accablions, comme capté par les sables mouvants.

Le souvenir des doux tourments dont nous te possédions, ton visage abandonné au rêve du plaisir, à demi enfoui dans les plis de ce coussin où à présent ton parfum me nargue, ce n'est pas un si bon souvenir, à présent que tu vis, au loin, cette incroyable et constante torture.

Le plaisir si vite a fait place à ces cendres froides.

Depuis hier, ton parfum n'est plus si puissant. Je ne peux plus t'atteindre. Bientôt il ne restera plus rien de ces moments d'ivresse que notre peine à tous, tous également souffrant, mais plus rien ne nous unit, chacun portant sa peine singulière.

samedi 19 janvier 2013

Corset

Vous m'aviez prise en travers du lit, et ce jour-là, au lieu de jouir en moi, vous aviez joui sur ma poitrine. Les gouttes étaient tombée chaudes et lourdes sur ma peau. Et puis, de vos longues mains délicates, vous les aviez étalées sur les seins, les épaules, le cou, vous attardant à me masser avec ce baume.

Vous êtes remonté doucement autour de mon cou et vos mains le serraient, glissant sur ma peau. J'en sentais la pression calme, de plus en plus puissante, et je m'y abandonnais. Vous étiez au-dessus de moi, sombre et illisible. Je fermais les yeux, je m'offrais à votre étranglement. J'y trouvais une étrange volupté. Vous abolissiez peu à peu mon souffle. S'il vous plaisait de me faire mourir ce jour-là, j'y consentais et me proposais même d'y trouver du plaisir. Vous me possédiez.

Vos mains se sont desserrées. J'étais, je crois, fort rouge.

J'ai longtemps gardé sans le laver, sous une pile de linge, le corset que je portais ce jour-là, auquel votre corps avait imprimé sa divine odeur. Plusieurs fois le jour j'allais la respirer avec vénération.

jeudi 6 septembre 2012

Simple.

"Вы очень упрощайте, товарищ."

J'avais fait un beau contresens sur cette phrase, interprétant упрощать - simplifier - à partir de прошай - adieu. J'avais proposé "Vous avez déjà fait bien des adieux, camarade" lorsque la phrase ne parlait que de simplifier beaucoup.
Mais comme souvent, l'erreur parlait plus vrai. Elle m'accompagne depuis longtemps. J'ai déjà fait bien des adieux. Et ils ne m'amenuisent pas - mais, au contraire, me donnent la force de nouveaux adieux.

Tant d'adieux sont encore à venir.

Je suis, profondément, une femme seule.









mercredi 15 août 2012

What is it like to be a you

Au réveil - je me demande quel effet cela peut faire, d'être toi. De se réveiller dans ce grand corps. D'avoir d'aussi larges épaules.

Par exemple, si comme moi, tu dors sur le côté, cela doit faire, au moins, une différence d'altitude.

Mais quant aux doutes, aux hésitations, aux songeries du réveil, non, cela ne fait peut-être pas une si grande différence.

lundi 30 juillet 2012

En arrêt

Feu vert. Feu rouge.

Je m'arrête, un coup d'oeil dans le rétro. Une autre voiture derrière moi. Au volant, un jeune homme seul, torse nu, et pour quelques secondes j'ai sur lui le regard privilégié qu'offre le rétro intérieur.

Il a un visage fin, les épaules magnifiquement dessinées, une peau glabre que le bronzage rend plus veloutée. Il déroule un bras sur le rebord de sa portière. Musclé juste ce qu'il faut, pas trop, pour la douceur, mais assez pour offrir des rondeurs délicieuses.

Mais l'on s'agite derrière moi. Le feu est vert. Il est temps de repartir. Je retarde tout le monde... Oh pardon, je matais.

dimanche 17 juin 2012

La dernière saison

La dernière fois que la mode m'a tentée, c'était à l'automne 2005.

Cette année-là il n'y avait que dentelles, velours dévorés et rubans voluptueux. Des camées, du cuivre, du cuir souple, du bleu nuit, du brun chaud, des camaïeux ternes si délicats, de faux corsets, des lacets, des décolletés intéressants, des coupes qui enserraient la taille et flattaient les hanches, très féminines. C'était confortable et excitant tout à la fois.

Je remplissais mes armoires de jupons et de volants pour vous plaire. Je crois que cela vous plaisait. Je ne sais pas trop. Après tout, je passais la plupart du temps avec vous déshabillée, et vous n'étiez pas homme à faire des compliments.

Et puis il y avait eu cette affaire curieuse, au milieu de la saison : le blocage des imports de Chine. Et les riches manteaux, vestes, robes, chemisiers à jabots de l'hiver avaient été remplacés à la va-vite par de piteuses copies, de piètre qualité, cousues en catastrophe au Maroc ou en Turquie, tant déjà les bornes avaient été passées.

Je ne sais si cet épisode sera, plus tard, considéré comme historique.

Au printemps suivant apparaissaient pour la première fois ces silhouettes de robots, leggings et robes-trapèzes. Je commençais à réfléchir à l'éthique des textiles chinois. Quoi qu'il en soit, vous n'étiez plus dans les parages. Plus jamais depuis je n'ai été tentée de suivre la mode.

samedi 16 juin 2012

Insinué peu à peu

Pourtant la première fois que je vous ai vu je ne vous avais pas trouvé bien remarquable. Rien de positivement laid, mais rien qui puisse expliquer cette brûlante vénération que j'ai eue pour vous par la suite.

Ce n'est qu'un peu plus tard que j'ai appris à apprécier votre nez un peu long, vos yeux petits et enfoncés, votre front pas très haut que ne servait pas votre étrange coupe de cheveux, votre bouche grise de vieillard desséchée par l'abus de tabac.

Le premier jour - et le second aussi, je crois - vous étiez mal éveillé au milieu de l'après-midi, perdu dans les brumes de l'alcool, et l'odeur de votre corps m'avait paru étrange.

Vous étiez arrogant et brutal en mots. Vous preniez plaisir à m'humilier. Cela m'allait. Cela faisait partie du jeu. Les insultes en étaient les ornements. Vous étiez dur, sévère avec moi, égoïste : tout vous était dû, je n'avais aucun droit. Cela aussi faisait partie des règles. Votre exigence était terrible, vos sanctions irrévocables, votre dédain cinglant.

Je tremblais à votre approche, mais peu à peu ce ne fut plus de peur, ou plus seulement de peur. Je tremblais de l'intensité de votre présence, qui pour moi était devenue sacrée.

Or ce n'est pas seulement votre talent pour dominer qui m'a attachée à vous par des liens si certains. Qu'était-ce ? Je crois que c'était ce fin sourire délicat, indulgent, ce sourire comme pour vous-même qui flottait parfois dans votre visage ravagé d'ange déchu, ces éclats d'amusement si rares aux coins de vos yeux qui marquaient que vous goûtiez la farce, et que loin de me forcer, nous la partagions.

vendredi 15 juin 2012

Voyage en mars

Des Chroniques martiennes, je me souvenais l'intense poésie de la civilisation de Mars, qui avait tant marqué mes onze ans, et la bizarre fantaisie de l'auteur.

Je ne me souvenais pas que c'était également drôle par moments. Pas toujours volontairement je crois : le petit côté "vaudeville martien" des toutes premières nouvelles, par exemple. Mais c'est irrésistible.

Mais surtout, je ne me souvenais pas que ces nouvelles étaient chronologiquement ordonnées, organisées, et surtout datées. Et tandis qu'à l'époque où je les avais lues il s'agissait bien encore d'anticipation, ces dates, pour la plupart, sont passées depuis, et je relis les Chroniques dans une autre lumière, en y mêlant les souvenirs vivaces de ce que ces moments vécus signifient à présent pour moi. Je relis mon histoire au fil de l'histoire.

Février, août 1999. Des souvenirs amers, que je n'aime pas évoquer.
Avril 2000, au contraire, fut un temps très heureux.
Février 2002. Une autre campagne présidentielle. J'attendais avec fébrilité une élection qui n'eut jamais lieu.
Juin 2003. Un échec, et frapper du pied au fond pour remonter.
2004-2005. Très exactement le temps de mon amour pour vous, sa lumière, sa violence disloquante. C'est alors avec surprise que je vois les dates insister :
Novembre 2005. Novembre 2005. Novembre 2005. Le moment où tout s'est effondré, mes espoirs, votre image, la vie tranquille que je ne pouvais plus poursuivre.

Etrange de voir comme les flux et reflux de mon passé suivent les vagues de cette histoire au rythme de dates qui, pour l'auteur, n'étaient encore que des dates.

Mais rien de tout cela n'était écrit pourtant. C'est moi qui, dans ces pages, cherche un sens.

2026, ce nouveau monde est encore à attendre.