De la pâte à pain en train de lever.
C'est à peu près la seule façon dont je puisse exprimer ce que je vois dans le miroir, neuf fois sur dix et encore : mon visage, c'est de la pâte à pain.
C'est peut-être de cette incapacité à reconnaître un visage humain dans ce que je perçois de moi que vient ma difficulté à reconnaître les visages en général. J'ai dans mon sac plus d'anecdotes qu'il n'en faut, que je préfère trouver drôles, qui montrent assez à quel point les visages sont dépourvus de signification pour moi. Je les confonds tous, absolument. J'échoue à les saisir comme critère pertinent d'identification. Ils sont comme une écriture inconnue, que je n'aurais pas seulement du mal à déchiffrer, mais même à percevoir comme étant une écriture.
Enfant, j'imaginais sincèrement qu'en mettant une perruque et des lunettes pour venir à l'école, en mentant sur mon nom, personne ne me reconnaîtrait et je pourrais passer pour une autre personne. Une nouvelle. Une inconnue. Je n'imaginais pas une seconde que mon visage puisse être un élément important de reconnaissance, qu'il puisse être ce par quoi on m'identifie et me différencie d'autrui.
Mon visage, je le perçois comme un smiley : des yeux, une bouche sur une surface, quelque chose d'abstrait. Un concept de visage. Impossible à reconnaître ou à humaniser. La défaite de Levinas.
J'en interroge les formes, elles me sont toujours étrangères. J'échoue à les mémoriser ou à les percevoir comme une totalité signifiante.
De la pâte à pain.
J'ai mis longtemps à comprendre qu'il n'en allait pas de même pour les autres gens. Que mon incapacité à reconnaître un visage dans un visage était une exception. Que pour les autres, cela se passait autrement - d'une manière qui m'est et me sera sans doute toujours incompréhensible. Qu'ils avaient un sens dont je suis dépourvue. A vrai dire, c'est une découverte récente. Deux ans, trois au plus. Le jour où j'ai entendu parler pour la première fois de prosopagnosie, je l'ai vécu comme un retour au foyer après un interminable exil. Enfin j'étais chez moi.
Mon visage en miroir est toujours nouveau. Il n'est pas ce que je m'attends à trouver là. Je ne m'attends à rien. Sur les photographies, il me choque par cette impression de radicale étrangeté. Je n'arrive pas à y trouver une unité. Sans même parler de le percevoir comme "moi", le percevoir comme un ensemble signifiant, quelque chose qui puisse avoir un nom, porter un sens. Les photographies me sont toujours violentes, car tandis que j'y perçois les visages des autres au moins comme étant des visages, le mien échoue à mes yeux à se constituer en forme. C'est toujours de la pâte à pain.
Parfois, certains jours pleine d'énergie et d'assurance, ce que je croise dans le miroir est une personne. C'est un sentiment exaltant, d'autant plus intense qu'il est plus rare. J'en suis débordée de joie et d'enthousiasme. Ce sont des jours où je me sens forte et confiante - ce sentiment soudain que ce que je porte en sortant dans la rue, ce lieu d'où je perçois le monde, ma façade au regard des autres, c'est un visage, et non de la pâte à pain.
Mais c'est un sentiment qui passe, non une connaissance que je pourrais acquérir une fois pour toutes. Jamais ne se conserve pour plus tard le souvenir de cette unité de mon visage que j'ai fugacement perçue.
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vendredi 10 juin 2016
mardi 17 mai 2016
Au pas
Parfois cette impression qu'une armée me traverse.
Je sens le sol en moi vibrer sous leurs pas.
Je sens le sol en moi vibrer sous leurs pas.
jeudi 3 mars 2016
Un minuscule éléphant
Depuis mon bureau je vois, dans le renfoncement de la fenêtre en hauteur, dès que je lève les yeux, ce miton de poussière resté accroché à une aspérité de la peinture dont la forme vue d'ici rappelle celle d'un minuscule éléphant traversant un désert acrylique.
Chaque fois la pensée suivante concerne la manière dont je pourrais, en montant sur un meuble, en étirant mon dos mes bras la pointe de mes pieds, à l'aide d'un chiffon, décrocher cette poussière, nettoyer cette surface, immaculée.
Et la suivante, combien me manquerait alors la silhouette familière de ce minuscule éléphant qui traverse, amical, le désert de mes pensées.
Chaque fois la pensée suivante concerne la manière dont je pourrais, en montant sur un meuble, en étirant mon dos mes bras la pointe de mes pieds, à l'aide d'un chiffon, décrocher cette poussière, nettoyer cette surface, immaculée.
Et la suivante, combien me manquerait alors la silhouette familière de ce minuscule éléphant qui traverse, amical, le désert de mes pensées.
mardi 23 février 2016
La première fois
Cela fait longtemps maintenant que nous nous connaissons et pourtant chaque fois c'est comme la première fois. Cette première fois où rien n'est encore décidé, où l'on n'est pas sûr de plaire. Où l'on se voit en sachant que quelque chose peut se passer, sans que ce soit gagné d'avance, où l'on sait qu'il va falloir oser sortir de la tétanie, surmonter sa timidité et la peur du râteau. Délicieuse incertitude.
Je frappe à ta porte, tu ouvres et nous ne nous jetons pas l'un sur l'autre pour mêler nos langues. Non. On se fait la bise. On se demande si ça va. Il y a toujours une sorte de réserve, de timidité. Nous ne nous prenons même pas dans les bras. J'en aurais pourtant envie, mais c'est comme si j'ignorais que toi aussi. Ta présence me plonge instantanément dans le désir et le doute à la fois.
Nous commençons par discuter entre bons amis, avec ce sous-texte du désir entre nous, que nous ignorons superbement. Il n'y a pas d'accord tacite. Nous auront à reparcourir tout le chemin. Mamihlapinatapai. Nous passons un long moment comme ça, souvent plusieurs heures, sans nous toucher, prenant plaisir à être ensemble. Nous nous jetons des regards en coin. Nous prenons le temps de sentir si nous nous plaisons encore. Avec en arrière-plan cette tension dans le ventre - comment amener le sujet ? Et est-ce le sujet finalement ? - mais seulement en arrière-plan.
Parce que nous ne nous voyons pas pour faire l'amour. Mais il est rare, pourtant, qu'à un moment ou à un autre l'un de nous deux n'initie pas le contact. Timidement, comme si c'était la première fois. Toucher les mains, masser les épaules. Comme une proposition, comme une question. Un premier contact non-érotique qui pourra ou non être saisi comme une occasion d'aller plus loin. Ecouter la réponse, sentir la réaction. Laissant la porte ouverte à un "non" qui pourtant n'arrive jamais.
Et le premier baiser, alors, est toujours frais et intense comme si nous réalisions pour la première fois que notre désir est partagé. Nous nous embrassons timides, avec précautions, avec délicatesse, les lèvres parcourues de délicieux frissons à mesure que toute cette tension accumulée trouve peu à peu son accomplissement. Nous nous accueillons avec surprise et émotion.
Cette incertitude, ce sentiment que l'autre n'est réellement jamais acquis. Ce manque de confiance réciproque dans le désir de l'autre. Cela m'amuse de remarquer, grands maladroits, comme nous nous retrouvons à la case départ - à chaque fois, à chaque fois.
Je frappe à ta porte, tu ouvres et nous ne nous jetons pas l'un sur l'autre pour mêler nos langues. Non. On se fait la bise. On se demande si ça va. Il y a toujours une sorte de réserve, de timidité. Nous ne nous prenons même pas dans les bras. J'en aurais pourtant envie, mais c'est comme si j'ignorais que toi aussi. Ta présence me plonge instantanément dans le désir et le doute à la fois.
Nous commençons par discuter entre bons amis, avec ce sous-texte du désir entre nous, que nous ignorons superbement. Il n'y a pas d'accord tacite. Nous auront à reparcourir tout le chemin. Mamihlapinatapai. Nous passons un long moment comme ça, souvent plusieurs heures, sans nous toucher, prenant plaisir à être ensemble. Nous nous jetons des regards en coin. Nous prenons le temps de sentir si nous nous plaisons encore. Avec en arrière-plan cette tension dans le ventre - comment amener le sujet ? Et est-ce le sujet finalement ? - mais seulement en arrière-plan.
Parce que nous ne nous voyons pas pour faire l'amour. Mais il est rare, pourtant, qu'à un moment ou à un autre l'un de nous deux n'initie pas le contact. Timidement, comme si c'était la première fois. Toucher les mains, masser les épaules. Comme une proposition, comme une question. Un premier contact non-érotique qui pourra ou non être saisi comme une occasion d'aller plus loin. Ecouter la réponse, sentir la réaction. Laissant la porte ouverte à un "non" qui pourtant n'arrive jamais.
Et le premier baiser, alors, est toujours frais et intense comme si nous réalisions pour la première fois que notre désir est partagé. Nous nous embrassons timides, avec précautions, avec délicatesse, les lèvres parcourues de délicieux frissons à mesure que toute cette tension accumulée trouve peu à peu son accomplissement. Nous nous accueillons avec surprise et émotion.
Cette incertitude, ce sentiment que l'autre n'est réellement jamais acquis. Ce manque de confiance réciproque dans le désir de l'autre. Cela m'amuse de remarquer, grands maladroits, comme nous nous retrouvons à la case départ - à chaque fois, à chaque fois.
dimanche 21 février 2016
Le goût de l'angoisse
Comment t'expliquer l'angoisse, si tu ne l'as jamais connue ?
Tout ce que je pourrai faire, c'est essayer de te décrire à quoi ressemble la mienne. Car deux personnes jamais ne la vivent de façon exactement semblable ; elle varie en ses causes comme en ses manifestations ; et c'est pourquoi l'on vit parfois longtemps cette angoisse sans lui donner son nom, tant l'expérience est éloignée des définitions que l'on peut en lire.
Tu vois cette sensation que tu ressens au niveau du diaphragme à la veille de quelque chose d'important - un entretien, ou une présentation exigeante, que tu n'es pas certain-e de réussir ?Cette tension faite de peur et d'excitation, poussée à un point pénible, qui te coupe l'appétit et te donne la nausée ? Pour moi, l'angoisse, c'est comme avoir cette sensation - mais sans pouvoir lui assigner une cause : il n'y a rien le lendemain, ni entretien, ni présentation, rien.
Une appréhension vide.
Elle pourrait ressembler à certaines formes anxieuses de la joie, comme l'excitation que tu ressens à l'approche d'un rendez-vous avec une personne aimée, lorsque tu ne sais pas encore si c'est réciproque et que tu prévois de lui dévoiler tes sentiments ; ou encore cette inquiétude mêlée de désir qui te point au creux du ventre certains soirs où se fait sentir l'approche du printemps.
Mais l'angoisse ressemble à la joie anxieuse un peu à la manière d'un fruit pourri, où l'on reconnaît exactement le goût du fruit sain, mais poussé à l'extrême et corrompu jusqu'à l'infection. C'est par cette ressemblance que l'angoisse peut s'inviter dans la joie, ou la joie convoquer l'angoisse - de même que le goût du fruit sain longtemps ramènera avec lui, par contigüité, le souvenir atroce du fruit pourri.
Tout ce que je pourrai faire, c'est essayer de te décrire à quoi ressemble la mienne. Car deux personnes jamais ne la vivent de façon exactement semblable ; elle varie en ses causes comme en ses manifestations ; et c'est pourquoi l'on vit parfois longtemps cette angoisse sans lui donner son nom, tant l'expérience est éloignée des définitions que l'on peut en lire.
Tu vois cette sensation que tu ressens au niveau du diaphragme à la veille de quelque chose d'important - un entretien, ou une présentation exigeante, que tu n'es pas certain-e de réussir ?Cette tension faite de peur et d'excitation, poussée à un point pénible, qui te coupe l'appétit et te donne la nausée ? Pour moi, l'angoisse, c'est comme avoir cette sensation - mais sans pouvoir lui assigner une cause : il n'y a rien le lendemain, ni entretien, ni présentation, rien.
Une appréhension vide.
Elle pourrait ressembler à certaines formes anxieuses de la joie, comme l'excitation que tu ressens à l'approche d'un rendez-vous avec une personne aimée, lorsque tu ne sais pas encore si c'est réciproque et que tu prévois de lui dévoiler tes sentiments ; ou encore cette inquiétude mêlée de désir qui te point au creux du ventre certains soirs où se fait sentir l'approche du printemps.
Mais l'angoisse ressemble à la joie anxieuse un peu à la manière d'un fruit pourri, où l'on reconnaît exactement le goût du fruit sain, mais poussé à l'extrême et corrompu jusqu'à l'infection. C'est par cette ressemblance que l'angoisse peut s'inviter dans la joie, ou la joie convoquer l'angoisse - de même que le goût du fruit sain longtemps ramènera avec lui, par contigüité, le souvenir atroce du fruit pourri.
vendredi 12 février 2016
Je caresse une idée
Je n'aime pas les godes réalistes. Ils me répugnent vaguement, comme un sexe d'exhibitionniste, un sexe qui s'impose dans sa particularité sans avoir demandé la permission. J'aime la variété des physionomies des sexes masculins, et il y a ici un bel effort pour varier. Mais ce que j'aime surtout, dans la particularité d'un sexe, c'est que ce soit le sexe de quelqu'un, qu'il fasse partie d'une personne. Avec un gode, comment choisir entre telle ou telle forme ? Ce n'est le sexe de personne. C'est un peu triste. Alors j'aime autant une forme qui rappelle tout sauf un sexe.
Même chose pour les couleurs. Je bloque sur les couleurs réalistes. Les couleurs chair sont tristes et flasques, les couleurs noires sont coloniales, dégradantes. Je fantasmerais plus facilement sur un gode vert fluo, qui au moins n'est pas raciste.
Je caresse un moment l'idée, puis je passe.
Même chose pour les couleurs. Je bloque sur les couleurs réalistes. Les couleurs chair sont tristes et flasques, les couleurs noires sont coloniales, dégradantes. Je fantasmerais plus facilement sur un gode vert fluo, qui au moins n'est pas raciste.
Je caresse un moment l'idée, puis je passe.
jeudi 11 février 2016
Mon homme intérieur
Ce n'est pas mon homme intérieur qui fait de la menuiserie, change les roues de voiture ou porte les cheveux courts. Je n'ai pas besoin d'un homme pour cela.
Ce n'est pas davantage mon homme intérieur qui me rend forte. Pourquoi la force serait-elle nécessairement masculine ?
Avoir un homme intérieur, ce n'est pas avoir un macho intérieur. Mon homme intérieur ne se reconnaît pas dans une masculinité agressive.
Mon homme intérieur est non-violent.
Mon homme intérieur ne participe pas au concours de bites.
Mon homme intérieur parle doucement, écoute beaucoup.
Mon homme intérieur regarde les choses longuement et avec attention.
Mon homme intérieur est un peu trop sérieux parfois (heureusement que je suis là pour faire des blagues).
Mon homme intérieur est un "mec bien".
Mon homme intérieur questionne ses privilèges.
Mon homme intérieur est timide avec les femmes. Mon homme intérieur est timide tout court.
Mon homme intérieur est bi. Ça nous fait deux points communs.
Mon homme intérieur est Versaillais.
Mon home intérieur est pas super sportif.
Mon homme intérieur a parfois peur de sentir mauvais.
Mon homme intérieur n'est pas à l'aise en société.
Mon homme intérieur est beaucoup moins complexé maintenant qu'il y a quelques années.
Mon homme intérieur apprécie la coupe ample et les larges poches des vêtements masculins, qui lui permettent une grande liberté de mouvement et de trimbaler plein de trucs sans avoir à s'encombrer d'un sac. Ah non ça en fait c'est moi.
Mon homme intérieur aime bien les zeugma, mais n'est jamais trop sûr de savoir comment les construire.
Mon homme intérieur espère être aimé pour lui-même, et accepté tel qu'il est.
Mon homme intérieur se fait des clins d’œil dans la glace.
Mon homme intérieur assume sa part de féminité.
jeudi 28 janvier 2016
Ecrit sur une table en bois
La première chose que je fais, toujours, c'est enfiler mes gants. Des gants de travail, enduits côté paume de cette matière antidérapante, je ne sais pas exactement ce que c'est. Ils s'ajustent presque exactement sur mes mains et je me sens grandir de quelques centimètres. J'aime cette sensation. Un léger frisson court dans ma poitrine. Revêtues de ces gants, mes mains deviennent autres. Fortes. Agiles. Capables. Et surtout : invulnérables. Pourtant jamais ces gants ne seraient assez résistants pour protéger mes mains d'un trait de scie circulaire. Pourtant je les mets aussi pour tracer, mesurer - choses qui ne mettent pas mes mains en péril. Mais lorsque je porte ces gants, c'est mon ethos menuisier que je revêts. Mes mains couvertes, et c'est tout mon corps, mon être entier qui devient plus puissant.
Associer le bois, morceau par morceau. Travailler chaque pièce. Penser l'ensemble, et le voir peu à peu prendre forme. Déplacer les choses. Ne pas se soucier des postures que prend le corps. Respirer la poussière de bois. Ajuster.
Le casque sur le cou, le casque sur les oreilles. Voir les mèches de la perceuse entrer sans effort entre les veines du bois sans en entendre le bruit. L'odeur des copeaux légèrement brûlés. Concentrée, concentrée. Je tiens les choses ensemble dans ma tête avant de les tenir dans mes mains. Penser à de multiples paramètres en même temps. Penser justesse, équilibre, beauté. Avec les moyens du bord, construire quelque chose qui me fera plaisir à voir et à toucher.
Ne pas voir passer le temps.
Avoir soif.
Peu de mots trouvent place dans le processus. Un grognement satisfait de temps à autre.
Et parfois, au milieu d'une mesure minutieuse, je dois faire effort pour me souvenir de ne pas trop insister - qu'un millimètre de plus ou de moins à cet endroit n'est pas dramatique, que cela ne changera rien à l'équilibre du meuble, que je ne le percevrai pas du tout lorsque je serai assise à cette table pour écrire - non, ne te tracasse pas trop pour cette mesure, il y a une limite supérieure à la méticulosité, et ce n'est pas l'obsession du menuisier qui fera le grand roman - finalement, tout ce que je demande à cette table, c'est d'être suffisamment bonne pour écrire dessus.
Associer le bois, morceau par morceau. Travailler chaque pièce. Penser l'ensemble, et le voir peu à peu prendre forme. Déplacer les choses. Ne pas se soucier des postures que prend le corps. Respirer la poussière de bois. Ajuster.
Le casque sur le cou, le casque sur les oreilles. Voir les mèches de la perceuse entrer sans effort entre les veines du bois sans en entendre le bruit. L'odeur des copeaux légèrement brûlés. Concentrée, concentrée. Je tiens les choses ensemble dans ma tête avant de les tenir dans mes mains. Penser à de multiples paramètres en même temps. Penser justesse, équilibre, beauté. Avec les moyens du bord, construire quelque chose qui me fera plaisir à voir et à toucher.
Ne pas voir passer le temps.
Avoir soif.
Peu de mots trouvent place dans le processus. Un grognement satisfait de temps à autre.
Et parfois, au milieu d'une mesure minutieuse, je dois faire effort pour me souvenir de ne pas trop insister - qu'un millimètre de plus ou de moins à cet endroit n'est pas dramatique, que cela ne changera rien à l'équilibre du meuble, que je ne le percevrai pas du tout lorsque je serai assise à cette table pour écrire - non, ne te tracasse pas trop pour cette mesure, il y a une limite supérieure à la méticulosité, et ce n'est pas l'obsession du menuisier qui fera le grand roman - finalement, tout ce que je demande à cette table, c'est d'être suffisamment bonne pour écrire dessus.
vendredi 4 décembre 2015
Phénoménale
Tu sens l'angoisse palpiter dans ta poitrine.
Elle ressemble à un vertige qui te prendrait assise, elle ressemble à la tête qui tourne lorsque tu te lèves trop vite, sans t'être levée trop vite.
Elle pose un lustre noir sur le voile des choses.
Tu as appris à la reconnaître comme une couleur, une odeur, comme un goût. L'angoisse a la saveur de l'acier dans ta bouche, et cette sensation de lame enserrée dans la chair de ton ventre comme ces arbres qui en croissant intègrent dans les couches successives de leur écorce les fils de fer dont on les a meurtris.
Tu as appris à reconnaître l'angoisse et aussi son absence. Ce matin la sensation de te réveiller sous un ciel dégagé, la joie tranquille d'un siège levé, pas d'ivresse ni d'exultation, juste un doux contentement, le soulagement de la sortie du tunnel. L'absence d'angoisse n'est pas un phénomène en soi, il n'y a pas de saveur particulière de la normalité, de même qu'il n'y a pas de goût de l'absence d'ananas, mais tu sais pourtant très bien reconnaître quand tu n'es pas en train de sentir le goût de l'ananas.
L'angoisse est descendue sur toi vers onze heure, dans la lumière blanche crue du milieu du jour. Tu l'as vue arriver de loin, quelques signes avant-coureurs vite dissipés, tu as cru pouvoir échapper jusqu'à ce que la main de fer soit descendue. Elle t'a saisie par l'arrière du crâne qu'elle a transformé en pierre vaguement douloureuse.
Vaguement. Rien de saillant, rien d'excessif.
Installée stable jusqu'à la prochaine relâche.
Tu vas pouvoir continuer tranquillement comme ça.
Nous sommes en montagne, et les tunnels se succèdent au long des précipices, jusqu'à on ne sait quand.
Elle ressemble à un vertige qui te prendrait assise, elle ressemble à la tête qui tourne lorsque tu te lèves trop vite, sans t'être levée trop vite.
Elle pose un lustre noir sur le voile des choses.
Tu as appris à la reconnaître comme une couleur, une odeur, comme un goût. L'angoisse a la saveur de l'acier dans ta bouche, et cette sensation de lame enserrée dans la chair de ton ventre comme ces arbres qui en croissant intègrent dans les couches successives de leur écorce les fils de fer dont on les a meurtris.
Tu as appris à reconnaître l'angoisse et aussi son absence. Ce matin la sensation de te réveiller sous un ciel dégagé, la joie tranquille d'un siège levé, pas d'ivresse ni d'exultation, juste un doux contentement, le soulagement de la sortie du tunnel. L'absence d'angoisse n'est pas un phénomène en soi, il n'y a pas de saveur particulière de la normalité, de même qu'il n'y a pas de goût de l'absence d'ananas, mais tu sais pourtant très bien reconnaître quand tu n'es pas en train de sentir le goût de l'ananas.
L'angoisse est descendue sur toi vers onze heure, dans la lumière blanche crue du milieu du jour. Tu l'as vue arriver de loin, quelques signes avant-coureurs vite dissipés, tu as cru pouvoir échapper jusqu'à ce que la main de fer soit descendue. Elle t'a saisie par l'arrière du crâne qu'elle a transformé en pierre vaguement douloureuse.
Vaguement. Rien de saillant, rien d'excessif.
Installée stable jusqu'à la prochaine relâche.
Tu vas pouvoir continuer tranquillement comme ça.
Nous sommes en montagne, et les tunnels se succèdent au long des précipices, jusqu'à on ne sait quand.
jeudi 3 décembre 2015
Des femmes
A la fin tu ne fréquentes plus que ces femmes à la voix monocorde et au regard vide, ces femmes à la présence lourde qui te parlent d'horreurs à hurler mais à voix basse et s'enlisent en parlant dans des boues noires où elles t'entraînent, ces femmes auxquelles tu tends la main en sachant bien que tu ne pourras pas les tirer de là, tout juste les aider à rester à la surface, ces femmes qui te parlent de leur vie et tu sens la tristesse qui t'enveloppe comme un drap froid, sale, grise, tu la sens infuser ta vision du monde et c'est comme le brouillard, la beauté en moins.
Elles le sont toutes devenues, les unes après les autres, attirées dans le puits sans fond, l'une après l'autre un jour se sont mises à parler de cette voix monocorde et ont dévoilé cette cendre qui les ronge à la moelle, leurs couleurs vives éteintes comme soufflées une à une, les apparences disparues pour laisser place à cette seule entière nue vérité, leur vulnérabilité intérieure, comment elles ont été heurtées minées tuées dans l'indifférence au point qu'il ne leur reste d'énergie grise qu'à peine pour cette voix monocorde avec laquelle elles racontent, et on leur en voudra de raconter, la violence que chacun aimerait mieux tue car la dire la rend présente à nouveau et à les entendre parler c'est comme un direct à l'estomac qui vous donne la nausée et c'est pourquoi on leur en voudra d'avoir accepté leurs confidences et à l'avenir les évitera.
Et elle aussi à présent elle en fait partie, de ces femmes à la voix monocorde que l'on hésite à revoir car la guerre qu'elles racontent est trop lourde à porter, depuis longtemps elle en fait partie mais tu le sais seulement maintenant, maintenant elle sent monter en elle cette voix monocorde et ce regard fixe, un peu trop ouvert et focalisé sur rien, un peu effrayant, et elle voit se créer le vide autour d'elle, l'humanité s'éloigner comme respectant une distance sacrée.
Pourtant ce sont les mêmes femmes qui scintillent d'un rire non feint, font des plaisanteries limite, se passionnent dans une conversation, ont la voix qui monte très haut sans presque se briser pour des riens, la voix qui tonne de conviction, les mêmes qui semblent sortir d'une chanson de Fauve, les mêmes les yeux soulignés de noir, les mêmes dans du velours, les mêmes si fortes, les mêmes qui déplacent des montagnes sans que personne ne voie qu'elles sont en même temps à pleurer des rivières, les mêmes qui le plus souvent ne pleurent pas.
Ce sont les mêmes.
Elles le sont toutes devenues, les unes après les autres, attirées dans le puits sans fond, l'une après l'autre un jour se sont mises à parler de cette voix monocorde et ont dévoilé cette cendre qui les ronge à la moelle, leurs couleurs vives éteintes comme soufflées une à une, les apparences disparues pour laisser place à cette seule entière nue vérité, leur vulnérabilité intérieure, comment elles ont été heurtées minées tuées dans l'indifférence au point qu'il ne leur reste d'énergie grise qu'à peine pour cette voix monocorde avec laquelle elles racontent, et on leur en voudra de raconter, la violence que chacun aimerait mieux tue car la dire la rend présente à nouveau et à les entendre parler c'est comme un direct à l'estomac qui vous donne la nausée et c'est pourquoi on leur en voudra d'avoir accepté leurs confidences et à l'avenir les évitera.
Et elle aussi à présent elle en fait partie, de ces femmes à la voix monocorde que l'on hésite à revoir car la guerre qu'elles racontent est trop lourde à porter, depuis longtemps elle en fait partie mais tu le sais seulement maintenant, maintenant elle sent monter en elle cette voix monocorde et ce regard fixe, un peu trop ouvert et focalisé sur rien, un peu effrayant, et elle voit se créer le vide autour d'elle, l'humanité s'éloigner comme respectant une distance sacrée.
Pourtant ce sont les mêmes femmes qui scintillent d'un rire non feint, font des plaisanteries limite, se passionnent dans une conversation, ont la voix qui monte très haut sans presque se briser pour des riens, la voix qui tonne de conviction, les mêmes qui semblent sortir d'une chanson de Fauve, les mêmes les yeux soulignés de noir, les mêmes dans du velours, les mêmes si fortes, les mêmes qui déplacent des montagnes sans que personne ne voie qu'elles sont en même temps à pleurer des rivières, les mêmes qui le plus souvent ne pleurent pas.
Ce sont les mêmes.
mardi 27 octobre 2015
Saure
J'ai demi-ouvert un œil jaune sous une peau de pierre. Au premier mouvement j'ai senti craquer tout mon épiderme solidifié, se fissurer de bout en bout ma peau lithique. Je me suis étirée longuement, contorsions complexes, dans tous les sens, lentement redonnant du mouvement à chaque partie de mon corps, chaque frisson ouvrant des failles géologiques, fracturant ma peau de dragon millénaire en plaques tectoniques que je secouais de mon dos, de mon ventre, de mes bras.
J'ai frictionné à la brosse dure ma peau de dragon, délogeant de ses rides canyoniques la poussière des siècles, balayant les écailles fossilisées, éradiquant férocement, plus souple à chaque mouvement, les couches de mon ancienne peau. J'ai brossé à rouge, à vif, sentant monter dans mes veines capillaires une chaleur de volcan, jusqu'à ce que des vestiges de peau morte il ne reste rien.
Alors est apparue ma peau fine et souple de dragon nouveau-né, qui, plissée comme si elle avait été froissée serrée dans un œuf, s'est peu à peu dépliée au rythme de mes amples respirations, mes poumons de dragon fier prenant à chaque inspir davantage de volume, lents et puissants comme le soufflet d'une forge géante. Ma peau neuve s'est déployée, puis déployée à nouveau, et, alors que je croyais qu'elle en avait terminé, s'est déployée encore, épiderme sensible et résistant d'un nouveau dragon immense, et qui croît encore.
J'ai frictionné à la brosse dure ma peau de dragon, délogeant de ses rides canyoniques la poussière des siècles, balayant les écailles fossilisées, éradiquant férocement, plus souple à chaque mouvement, les couches de mon ancienne peau. J'ai brossé à rouge, à vif, sentant monter dans mes veines capillaires une chaleur de volcan, jusqu'à ce que des vestiges de peau morte il ne reste rien.
Alors est apparue ma peau fine et souple de dragon nouveau-né, qui, plissée comme si elle avait été froissée serrée dans un œuf, s'est peu à peu dépliée au rythme de mes amples respirations, mes poumons de dragon fier prenant à chaque inspir davantage de volume, lents et puissants comme le soufflet d'une forge géante. Ma peau neuve s'est déployée, puis déployée à nouveau, et, alors que je croyais qu'elle en avait terminé, s'est déployée encore, épiderme sensible et résistant d'un nouveau dragon immense, et qui croît encore.
mardi 22 septembre 2015
Un progrès
J'étais en train de choisir des pelotes de laine, former une association de nuances qui me plaisait, quand j'ai réalisé avec une lucidité glaçante que ce joli assortiment que je venais de composer, ce contraste de bruns ternes et de vert acide, c'était, tout droit sorties des années 80, les couleurs de la maison de mes parents lorsque j'étais enfant.
Ce rapprochement a d'abord soulevé en moi une vague de nausée et de colère, comme si j'avais malencontreusement posé la main sur quelque chose de gluant et froid - de révoltant. Mais cela n'a duré qu'une seconde - immédiatement après est née en moi, et aussitôt m'a apaisée, la conscience qu'avoir eu une enfance traumatisante n'excluait pas d'avoir aussi, par ailleurs, de bons souvenirs d'enfance. Ou plus exactement : qu'avoir de mon enfance certains souvenirs agréable ne voulait pas dire que je validais celle-ci dans son ensemble. Que je pouvais repenser avec plaisir à certains éléments de mon enfance sans que cela veuille dire que j'avais aimé l'ensemble de celle-ci.
Pour la première fois, mes pelotes de laine à la main, j'ai ressenti ce truc, non pas comme une vérité rationnelle, quelque chose dont on essaye de se persuader en se le répétant mais qui nous demeure désespérément extérieur ; mais au contraire comme un sentiment intime : avoir eu une enfance traumatisante ne m'interdisait pas d'aimer certains aspects non-traumatiques de mon enfance, comme les placards 80's de la cuisine et quelques bons moments en famille. Et sa réciproque : avoir aimé certaines choses de mon enfance ne signifiait pas que j'avais aimé les traumatismes que j'y ai subis.
Pour la première fois j'ai lâché cette culpabilité qui, jusque-là, m'interdisait de m'avouer à moi-même que j'aimais quoi que ce soit de ma vie familiale, comme si cela signifiait que j'aimais ce qu'on m'y avait fait et que, par extension, je l'avais voulu, j'en étais responsable.
Je l'ai compris réellement, ce qui veut dire ressenti profondément. J'avais le droit d'avoir de bons souvenirs de mon enfance et de mon adolescence. J'avais même le droit d'avoir de bons souvenirs de mon père, sans transiger d'un iota sur le mal qu'il m'a fait, sans pour cela prendre sur moi la responsabilité des actions qui restent à jamais les siennes.
Pour la première fois j'ai senti se délier les deux choses - mon enfance, d'une part, et ce que j'y avais subi, d'autre part. Pour la première fois mes émotions ont fait le tri. Deux trucs qui étaient jusque-là inextricablement noués, j'ai pu les percevoir comme sans lien nécessaire entre eux. J'ai pu faire face sans culpabilité aux bons souvenirs de mon enfance.
C'est profondément apaisant - de ne plus avoir à guetter, anxieuse, le moindre signe d'attachement à quelque chose issu de l'enfance comme si c'était la preuve que j'avais aimé, que j'avais voulu ce qu'on m'avait fait. De récupérer au moins quelques lambeaux d'une enfance normale.
Cette idée là - qu'avoir, enfant, aimé sa famille, aimé ses parents, ne signifie pas que l'on doive se sentir responsable de ce qu'ils vous ont fait comme si on y avait consenti, je la porte à présent avec moi comme une force nouvellement acquise.
Je vis sur de plus solides fondations.
Ce rapprochement a d'abord soulevé en moi une vague de nausée et de colère, comme si j'avais malencontreusement posé la main sur quelque chose de gluant et froid - de révoltant. Mais cela n'a duré qu'une seconde - immédiatement après est née en moi, et aussitôt m'a apaisée, la conscience qu'avoir eu une enfance traumatisante n'excluait pas d'avoir aussi, par ailleurs, de bons souvenirs d'enfance. Ou plus exactement : qu'avoir de mon enfance certains souvenirs agréable ne voulait pas dire que je validais celle-ci dans son ensemble. Que je pouvais repenser avec plaisir à certains éléments de mon enfance sans que cela veuille dire que j'avais aimé l'ensemble de celle-ci.
Pour la première fois, mes pelotes de laine à la main, j'ai ressenti ce truc, non pas comme une vérité rationnelle, quelque chose dont on essaye de se persuader en se le répétant mais qui nous demeure désespérément extérieur ; mais au contraire comme un sentiment intime : avoir eu une enfance traumatisante ne m'interdisait pas d'aimer certains aspects non-traumatiques de mon enfance, comme les placards 80's de la cuisine et quelques bons moments en famille. Et sa réciproque : avoir aimé certaines choses de mon enfance ne signifiait pas que j'avais aimé les traumatismes que j'y ai subis.
Pour la première fois j'ai lâché cette culpabilité qui, jusque-là, m'interdisait de m'avouer à moi-même que j'aimais quoi que ce soit de ma vie familiale, comme si cela signifiait que j'aimais ce qu'on m'y avait fait et que, par extension, je l'avais voulu, j'en étais responsable.
Je l'ai compris réellement, ce qui veut dire ressenti profondément. J'avais le droit d'avoir de bons souvenirs de mon enfance et de mon adolescence. J'avais même le droit d'avoir de bons souvenirs de mon père, sans transiger d'un iota sur le mal qu'il m'a fait, sans pour cela prendre sur moi la responsabilité des actions qui restent à jamais les siennes.
Pour la première fois j'ai senti se délier les deux choses - mon enfance, d'une part, et ce que j'y avais subi, d'autre part. Pour la première fois mes émotions ont fait le tri. Deux trucs qui étaient jusque-là inextricablement noués, j'ai pu les percevoir comme sans lien nécessaire entre eux. J'ai pu faire face sans culpabilité aux bons souvenirs de mon enfance.
C'est profondément apaisant - de ne plus avoir à guetter, anxieuse, le moindre signe d'attachement à quelque chose issu de l'enfance comme si c'était la preuve que j'avais aimé, que j'avais voulu ce qu'on m'avait fait. De récupérer au moins quelques lambeaux d'une enfance normale.
Cette idée là - qu'avoir, enfant, aimé sa famille, aimé ses parents, ne signifie pas que l'on doive se sentir responsable de ce qu'ils vous ont fait comme si on y avait consenti, je la porte à présent avec moi comme une force nouvellement acquise.
Je vis sur de plus solides fondations.
lundi 7 septembre 2015
dimanche 6 septembre 2015
Tactile
J'avais levé les yeux de mon livre et du dos de la main, pensive, effleuré le mur de la bibliothèque, son aspect m'ayant donné envie d'en connaître la texture. C'est alors que j'avais rencontré le regard du jeune homme en face de moi, qui m'avait vu faire ce mouvement ; mes yeux dans le vague s'étaient brusquement focalisés ; fragile comme l'anémone de mer, j'avais sous le seul effleurement de son regard replongé le mien dans mes études.
Cette manifestation fugace de ma curiosité tactile avait suffisamment éveillé la sienne pour qu'il profite d'une de mes pauses pour récupérer mes coordonnées dans mon agenda, mais pas assez pour qu'il se comporte autrement qu'en butor une fois le contact noué.
C'était en un autre lieu, un autre siècle. Le souvenir de ce jeune homme est depuis longtemps éteint en mon foyer.
C'était en un autre siècle et aujourd'hui pourtant, chaque fois que je tends la main pour caresser un rocher partiellement recouvert de lichen, les feuilles duveteuses d'un végétal, la grosse trame d'un tissu, chaque fois que s'exprime dans l'espace public ma sensibilité tactile, je me souviens brutalement que je viens de montrer quelque chose de ma vulnérabilité - et du regard je cherche, comme par réflexe, qui aurait pu être témoin de mon geste - qui aurait pu, peut-être, l'interpréter à tort comme une avance, comme un stratagème de séduction à lui adressé - qui aurait pu le prendre comme une autorisation de me maltraiter.
Cette manifestation fugace de ma curiosité tactile avait suffisamment éveillé la sienne pour qu'il profite d'une de mes pauses pour récupérer mes coordonnées dans mon agenda, mais pas assez pour qu'il se comporte autrement qu'en butor une fois le contact noué.
C'était en un autre lieu, un autre siècle. Le souvenir de ce jeune homme est depuis longtemps éteint en mon foyer.
C'était en un autre siècle et aujourd'hui pourtant, chaque fois que je tends la main pour caresser un rocher partiellement recouvert de lichen, les feuilles duveteuses d'un végétal, la grosse trame d'un tissu, chaque fois que s'exprime dans l'espace public ma sensibilité tactile, je me souviens brutalement que je viens de montrer quelque chose de ma vulnérabilité - et du regard je cherche, comme par réflexe, qui aurait pu être témoin de mon geste - qui aurait pu, peut-être, l'interpréter à tort comme une avance, comme un stratagème de séduction à lui adressé - qui aurait pu le prendre comme une autorisation de me maltraiter.
jeudi 20 août 2015
Méditation 1
Je t'ai devancée, Fortune, et j'ai fait pièce à toutes tes intrusions.
Comme il est en réalité très difficile, prenant cela pour but, de faire le vide dans son esprit, je décidai d'explorer celui-ci comme une chambre vide. Ce n'était pas une phrase, une idée ou un souhait, mais une expérience : éprouver cette sensation qui est la mienne d'avoir en moi un lieu calme et silencieux, prendre le temps de parcourir cette chambre vide.
La chambre est calme et claire. Elle n'est pas immense - on ne peut s'y perdre - mais sa nudité donne une agréable sensation d'espace. La température y est idéale, et un délicieux courant frais la traverse, juste assez pour animer l'air. Je profite de l'impression de paix que je trouve dans cette chambre, je la parcours à loisir, son calme m'imprègne, je suis tout entière présente à cette expérience, mais d'une présence qui n'a rien de frénétique. Mon regard parcourt la pièce autour de moi, je me déplace un peu, je suis en ce lieu parfaitement posée, un sentiment de clarté dans mes pensées.
Une découverte que je fais et qui me surprend, c'est que je n'ai pas besoin de rejeter le trouble hors de la pièce - hors de mon esprit - car il n'y est pas. Il reste dehors. Il ne peut y entrer. J'ai cherché, pratique courante en méditation, à le saisir pour l'expulser, mais impossible : je ne peux même pas me le représenter dans cette chambre vide. Il n'y est pas présent du tout. Je jouis de ce lieu intérieur sans trouble, et qui m'est donné tel. Ce n'est pas une tranquillité conquise de haute lutte - ce qui serait paradoxal - mais l'état dans lequel je trouve mon lieu intérieur, et que je goûte lorsque j'y porte mon attention.
Je découvre ensuite que la chambre n'est pas tout à fait vide. Il y a quelques meubles ou, plus exactement, quelques pôles. Il y a un lieu pour travailler, écrire, penser. Il y a un lieu pour se reposer. Les deux sont accueillants. Presque aucun livre, et nul autre objet. Les murs sont d'un blanc aimable, réfléchissant la douce lumière.
Le courant d'air frais que je sentais caresser mon visage provient de hautes fenêtres vers lesquelles je me tourne. Elles surplombent un magnifique paysage de villes, de collines et de rivières où le regard porte loin. A l'horizon, la mer. La lumière est douce, ensoleillée et légèrement brumeuse comme dans un tableau d'un peintre flamand. La chambre se situe en hauteur mais pourtant je n'éprouve aucun vertige. Elle est ouverte sur le monde - et parvenue au terme de cette méditation j'ouvre les yeux.
Comme il est en réalité très difficile, prenant cela pour but, de faire le vide dans son esprit, je décidai d'explorer celui-ci comme une chambre vide. Ce n'était pas une phrase, une idée ou un souhait, mais une expérience : éprouver cette sensation qui est la mienne d'avoir en moi un lieu calme et silencieux, prendre le temps de parcourir cette chambre vide.
La chambre est calme et claire. Elle n'est pas immense - on ne peut s'y perdre - mais sa nudité donne une agréable sensation d'espace. La température y est idéale, et un délicieux courant frais la traverse, juste assez pour animer l'air. Je profite de l'impression de paix que je trouve dans cette chambre, je la parcours à loisir, son calme m'imprègne, je suis tout entière présente à cette expérience, mais d'une présence qui n'a rien de frénétique. Mon regard parcourt la pièce autour de moi, je me déplace un peu, je suis en ce lieu parfaitement posée, un sentiment de clarté dans mes pensées.
Une découverte que je fais et qui me surprend, c'est que je n'ai pas besoin de rejeter le trouble hors de la pièce - hors de mon esprit - car il n'y est pas. Il reste dehors. Il ne peut y entrer. J'ai cherché, pratique courante en méditation, à le saisir pour l'expulser, mais impossible : je ne peux même pas me le représenter dans cette chambre vide. Il n'y est pas présent du tout. Je jouis de ce lieu intérieur sans trouble, et qui m'est donné tel. Ce n'est pas une tranquillité conquise de haute lutte - ce qui serait paradoxal - mais l'état dans lequel je trouve mon lieu intérieur, et que je goûte lorsque j'y porte mon attention.
Je découvre ensuite que la chambre n'est pas tout à fait vide. Il y a quelques meubles ou, plus exactement, quelques pôles. Il y a un lieu pour travailler, écrire, penser. Il y a un lieu pour se reposer. Les deux sont accueillants. Presque aucun livre, et nul autre objet. Les murs sont d'un blanc aimable, réfléchissant la douce lumière.
Le courant d'air frais que je sentais caresser mon visage provient de hautes fenêtres vers lesquelles je me tourne. Elles surplombent un magnifique paysage de villes, de collines et de rivières où le regard porte loin. A l'horizon, la mer. La lumière est douce, ensoleillée et légèrement brumeuse comme dans un tableau d'un peintre flamand. La chambre se situe en hauteur mais pourtant je n'éprouve aucun vertige. Elle est ouverte sur le monde - et parvenue au terme de cette méditation j'ouvre les yeux.
mercredi 19 août 2015
Le dévoilement
"Il est clair que, derrière le rideau, il n'y a rien, à moins que nous ne le traversions nous-même, pour qu'il y ait à la fois quelque chose à voir - et quelqu'un pour le voir."
Parfois je perçois le monde comme à travers une paroi de plexiglas.
Tout me semble lointain, je ne suis pas vraiment là. Ce n'est pas mon esprit qui vagabonde, mais les personnes avec qui je suis, je ne ressens pas leur présence, les émotions que je devrais éprouver, elles ne se produisent pas.
Peut-être que cette paroi invisible est là pour me protéger, comme les bébés bulle ou les grands brûlés. Mais elle me retranche également.
J'ai appris à ne pas trop m'en inquiéter. Bien sûr, c'est très désagréable. C'est même affreux. Mais à présent, quand cela se produit, je sais que cela ne correspond pas à une altération de mes relations avec autrui; je sais que c'est simplement cette paroi invisible qui s'est remise en place, qu'elle altère, momentanément, mon contact avec la réalité, mais que celui-ci reviendra. Il suffit d'attendre. Je patiente alors.
Le monde, et les émotions qu'il génère, me parviennent comme à travers de minuscules trous d'épingle dans la paroi. Tout petits points de lumière sur un ciel - non pas obscur, mais opaque. Comme de rares étoiles se dévoilant par une nuit nuageuse.
Ces étoiles, il faut les saisir, les remarquer, sourire à leur éclat. C'est important. Car ce qu'elles disent, c'est qu'il y a, loin, là-bas, à des années-lumières, inaccessible, mais bien réel, un grand soleil qui réchauffe de ses feux ce qui l'entoure.
Ce grand soleil, pour le moment, ne t'apparaît que comme une lumière minuscule et glacée, tête d'épingle dans une immensité obscure. Mais bientôt tu auras traversé la distance, et la chaleur de ses rayons baignera ton corps tout entier.
Ces points de lumière vive m'indiquent la direction. Je sais qu'en les suivant, je pourrai rentrer chez moi.
Car contrairement aux étoiles du ciel, mes émotions ne sont pas à des années-lumière : elles sont là, à portée de la main. Juste derrière la paroi.
mardi 11 août 2015
Chateau d'eau
Je ne me suis jamais faite à cet endroit. Il a instantanément crispé chaque pouce de ma peau, et ce n'est que lorsque j'ai été certaine de bientôt le quitter que j'ai pu m'y détendre.
Dehors, il y a ce bruit permanent, rappellent le sifflement que fait parfois l'eau dans les canalisations. Sans doute une clim.
A l'intérieur, le bruit de la ventilation, grondement sourd, puissant, envahissant comme lorsque l'on ouvre grand un robinet, faisant jaillir l'eau à gros bouillons.
Ces bruits évoquant l'eau, ils sont pourtant hostiles. Car ce n'est pas l'eau joyeuse, bondissante des fontaines et des ruisseaux. C'est l'eau des karcher, l'eau assourdissante des barrages hydroélectriques.
Pas le frais murmure de la nature, mais un eau industrielle.
Une eau dure comme un mur de béton en travers de ma tête.
Une eau si solide que l'on pourrait se fracasser contre.
Dehors, il y a ce bruit permanent, rappellent le sifflement que fait parfois l'eau dans les canalisations. Sans doute une clim.
A l'intérieur, le bruit de la ventilation, grondement sourd, puissant, envahissant comme lorsque l'on ouvre grand un robinet, faisant jaillir l'eau à gros bouillons.
Ces bruits évoquant l'eau, ils sont pourtant hostiles. Car ce n'est pas l'eau joyeuse, bondissante des fontaines et des ruisseaux. C'est l'eau des karcher, l'eau assourdissante des barrages hydroélectriques.
Pas le frais murmure de la nature, mais un eau industrielle.
Une eau dure comme un mur de béton en travers de ma tête.
Une eau si solide que l'on pourrait se fracasser contre.
vendredi 26 juin 2015
"Tu es beau"
Lorsque je leur dis "tu es beau", certains sont gênés.
Certains le prennent à la blague.
Certain ne savent pas recevoir le compliment.
Certains se sentent obligés de dire "merci, toi aussi" comme si c'était "bon appétit".
Certains ont la voix qui crisse comme une craie, visiblement envie de fuir.
Certains n'ont pas d'autre choix que de contredire pour surmonter leur embarras.
Certains sont tout surpris.
Certains jouent l'étonnement.
Toi, non.
Toi : ce regard impénétrable dans tes yeux sombres, qui veut dire quelque chose comme : je sais. Et après ?
Et tu as raison.
Il n'y a pas de sens à la beauté.
Rien n'est davantage une impasse.
Beauté, et puis ça s'arrête là.
Que dire de plus ?
La beauté, c'est la fin.
Elle est là, évidente, et ça ne nous aide en rien.
Elle n'est d'aucun mérite, profondément absurde.
Comme un drap jeté sur les choses, comme un inspir profond.
Venant d'on ne sait où, ni pour combien de temps.
Fardeau seulement si on la charge.
Il n'y a pas de sens à la beauté.
Pas de raison d'en être fier.
Ni honteux d'ailleurs.
Alors pourquoi faudrait-il que tu fasses semblant de ne pas le savoir, que tu es beau ?
Certains le prennent à la blague.
Certain ne savent pas recevoir le compliment.
Certains se sentent obligés de dire "merci, toi aussi" comme si c'était "bon appétit".
Certains ont la voix qui crisse comme une craie, visiblement envie de fuir.
Certains n'ont pas d'autre choix que de contredire pour surmonter leur embarras.
Certains sont tout surpris.
Certains jouent l'étonnement.
Toi, non.
Toi : ce regard impénétrable dans tes yeux sombres, qui veut dire quelque chose comme : je sais. Et après ?
Et tu as raison.
Il n'y a pas de sens à la beauté.
Rien n'est davantage une impasse.
Beauté, et puis ça s'arrête là.
Que dire de plus ?
La beauté, c'est la fin.
Elle est là, évidente, et ça ne nous aide en rien.
Elle n'est d'aucun mérite, profondément absurde.
Comme un drap jeté sur les choses, comme un inspir profond.
Venant d'on ne sait où, ni pour combien de temps.
Fardeau seulement si on la charge.
Il n'y a pas de sens à la beauté.
Pas de raison d'en être fier.
Ni honteux d'ailleurs.
Alors pourquoi faudrait-il que tu fasses semblant de ne pas le savoir, que tu es beau ?
jeudi 25 juin 2015
Je suis une bulle
Ce serait comme si nous étions des bulles flottant dans les courants d'air chaud au-dessus d'une vaste étendue d'eau. La hauteur à laquelle nous volerions, notre éloignement de la surface représenterait notre niveau d'énergie - momentum.
Pour la plupart, nous flottons allègrement dans les airs à bonne distance de la surface. Il y a parfois de petits sauts d'altitude, des cahots et des trous d'air, mais cela ne fait pas une grande différence : l'eau dangereuse est si loin. On ressent à peine les variations. Les bulles qui flottent ainsi loin dans les airs n'hésitent pas à emprunter tous les courants, ascendants, descendants, à prendre et gagner de la hauteur, confiante dans le fait qu'elles ont de la marge, qu'elles regagneront avec facilité l'énergie qu'elles perdent.
Moi, non. Moi, je suis cette bulle qui passe lourdement au ras de la surface, à peine au-dessus, à la toucher.
La moindre variation dans mon niveau d'énergie et je me noie.
Passer sous la surface des eaux, cela veut dire : idées noires, renfermement, autodestruction.
Parfois même la bulle pourrait être dissoute dans l'eau. N'en plus jamais ressortir. L'anéantissement.
Passer sous la surface des eaux, cela veut dire également : dépenser davantage d'énergie pour s'en arracher. Et la bulle qui ressort flotte alors encore plus bas, encore plus lente.
Il lui en faudra du temps pour regagner un peu de hauteur.
Je suis cette bulle moribonde, toujours en péril d'éclater en heurtant la surface des eaux.
Toujours cette menace si proche, cette masse obscure et profonde sous moi, insondable, dans laquelle au moindre accroc je sombre.
Pour la plupart, nous flottons allègrement dans les airs à bonne distance de la surface. Il y a parfois de petits sauts d'altitude, des cahots et des trous d'air, mais cela ne fait pas une grande différence : l'eau dangereuse est si loin. On ressent à peine les variations. Les bulles qui flottent ainsi loin dans les airs n'hésitent pas à emprunter tous les courants, ascendants, descendants, à prendre et gagner de la hauteur, confiante dans le fait qu'elles ont de la marge, qu'elles regagneront avec facilité l'énergie qu'elles perdent.
Moi, non. Moi, je suis cette bulle qui passe lourdement au ras de la surface, à peine au-dessus, à la toucher.
La moindre variation dans mon niveau d'énergie et je me noie.
Passer sous la surface des eaux, cela veut dire : idées noires, renfermement, autodestruction.
Parfois même la bulle pourrait être dissoute dans l'eau. N'en plus jamais ressortir. L'anéantissement.
Passer sous la surface des eaux, cela veut dire également : dépenser davantage d'énergie pour s'en arracher. Et la bulle qui ressort flotte alors encore plus bas, encore plus lente.
Il lui en faudra du temps pour regagner un peu de hauteur.
Je suis cette bulle moribonde, toujours en péril d'éclater en heurtant la surface des eaux.
Toujours cette menace si proche, cette masse obscure et profonde sous moi, insondable, dans laquelle au moindre accroc je sombre.
mercredi 17 juin 2015
S'appuyer sur l'air
Un rêve délicieux en fin de nuit. Je rêvais que je pouvais voler. Rien d'un super-pouvoir : cela s'apparentait à de la natation, mais dans l'air. Ma maîtrise de l'affaire était assez faible, ma progression lente, mes mouvements maladroits. Pourtant, je pouvais nager la brasse ou le crawl, à un mètre du sol, et progressivement prendre un peu de hauteur.
Je montrais cela à quelques amis, leur expliquant que ce n'était pas vraiment compliqué, que tout le monde pouvait y arriver, qu'il fallait simplement une gestion assez fine de son équilibre pour parvenir à s'appuyer sur l'air, un fluide bien moins dense que l'eau. Bien répartir son poids sur la surface. Je n'y arrivais pas si bien que ça, mais c'était un début, et c'était déjà incroyable.
Tout le monde peut y arriver.
Pas un rêve d'hybris, j'étais raisonnable, progressive, je partais toujours du sol, j'évitais les décollages du 3e étage. Je n'étais pas si confiante en mes capacités. Je volais avec prudence.
L'attitude des gens présents était parfaite. Ni envieux ni jaloux, ils ne cherchaient pas à me faire redescendre sur terre, ils ne prenaient pas mes efforts pour de la vantardise. Ils ne se moquaient pas de ma maîtrise imparfaite du vol, ils me donnaient confiance malgré ma maladresse. Ils s'intéressaient, m'encourageaient, mais avec discrétion et pudeur, sans étalage d'enthousiasme suspect. Eux qui ne savaient pas voler s'intéressaient à la démonstration comme à quelque chose auquel ils n'avaient jamais pensé mais qui leur paraissait une bonne idée, quelque chose à essayer, à accueillir dans leur vie. Ils avaient aussi d'autres discussions, d'autres intérêts, ils n'étaient pas sans cesse à me fixer.
J'étais la pionnière malhabile de quelque chose de nouveau, et ceux qui assistaient à cela me savaient gré de tenter, sans chercher à amoindrir ce que je faisais en raison de son caractère mal dégrossi, imparfait, tentatif. Sans doute, s'ils s'y mettaient aussi, beaucoup d'entre eux deviendraient-ils des nageurs atmosphériques bien plus habiles que moi, servis par des qualités personnelles plus adéquates que les miennes. Mais c'était une pensée agréable, car je ne montrais pas ma technique pour dire "moi et pas vous", mais "venez aussi".
La course à l'ego, les compétitions d'orgueil étaient absentes de nos rapports. Tout était fluide et sincère. Chacun aspirait au bien.
Je nageais dans l'air au-dessus de la ville, au-dessus des jardins. Et comme c'était à Venise, à un moment l'idée me frappait que, nageant dans les airs, je n'avais pas à me borner aux endroits que j'aurais pu atteindre à pieds ; alors je prenais mon envol au-dessus des canaux, je passais sous le pont des soupirs.
Ce rêve était si désaltérant. Il parle de tant de choses.
Je montrais cela à quelques amis, leur expliquant que ce n'était pas vraiment compliqué, que tout le monde pouvait y arriver, qu'il fallait simplement une gestion assez fine de son équilibre pour parvenir à s'appuyer sur l'air, un fluide bien moins dense que l'eau. Bien répartir son poids sur la surface. Je n'y arrivais pas si bien que ça, mais c'était un début, et c'était déjà incroyable.
Tout le monde peut y arriver.
Pas un rêve d'hybris, j'étais raisonnable, progressive, je partais toujours du sol, j'évitais les décollages du 3e étage. Je n'étais pas si confiante en mes capacités. Je volais avec prudence.
L'attitude des gens présents était parfaite. Ni envieux ni jaloux, ils ne cherchaient pas à me faire redescendre sur terre, ils ne prenaient pas mes efforts pour de la vantardise. Ils ne se moquaient pas de ma maîtrise imparfaite du vol, ils me donnaient confiance malgré ma maladresse. Ils s'intéressaient, m'encourageaient, mais avec discrétion et pudeur, sans étalage d'enthousiasme suspect. Eux qui ne savaient pas voler s'intéressaient à la démonstration comme à quelque chose auquel ils n'avaient jamais pensé mais qui leur paraissait une bonne idée, quelque chose à essayer, à accueillir dans leur vie. Ils avaient aussi d'autres discussions, d'autres intérêts, ils n'étaient pas sans cesse à me fixer.
J'étais la pionnière malhabile de quelque chose de nouveau, et ceux qui assistaient à cela me savaient gré de tenter, sans chercher à amoindrir ce que je faisais en raison de son caractère mal dégrossi, imparfait, tentatif. Sans doute, s'ils s'y mettaient aussi, beaucoup d'entre eux deviendraient-ils des nageurs atmosphériques bien plus habiles que moi, servis par des qualités personnelles plus adéquates que les miennes. Mais c'était une pensée agréable, car je ne montrais pas ma technique pour dire "moi et pas vous", mais "venez aussi".
La course à l'ego, les compétitions d'orgueil étaient absentes de nos rapports. Tout était fluide et sincère. Chacun aspirait au bien.
Je nageais dans l'air au-dessus de la ville, au-dessus des jardins. Et comme c'était à Venise, à un moment l'idée me frappait que, nageant dans les airs, je n'avais pas à me borner aux endroits que j'aurais pu atteindre à pieds ; alors je prenais mon envol au-dessus des canaux, je passais sous le pont des soupirs.
Ce rêve était si désaltérant. Il parle de tant de choses.
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