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mercredi 17 décembre 2014

Anesthésie

Les yeux bandés, renversée sur le lit, j'attendais sagement vos sévices. Un peu tendue, comme toujours lorsqu'on ne sait à quoi s'attendre, de cette tension qui accroît le désir et décuple les sensations.

Mais je n'ai pas senti venir le tampon imbibé d'un liquide inconnu et volatil que vous avez soudain plaqué sous mon nez. Une vague piquante à l'assaut de mes narines, J'ai essayé de retenir mon souffle mais trop tard, les vapeurs m'envahissaient déjà le cerveau.

Docile à l'expérience que vous me proposiez, je m'apprêtais avec terreur et bonne volonté à suffoquer, tomber dans les pommes, me vider de tout mon sang par une large entaille en un lieu de votre choix, être coupée en morceaux, nourrir les quelques poissons survivants de la Seine. Si tel était votre plaisir.

C'était que du poppers, mais je pouvais pas le savoir, j'en avais jamais entendu parler.

Mais la peur avait glacé mes sens et c'est raide, insensible, frigorifiée que je vous reçus, statue de givre qu'aucune caresse ne pouvait plus émouvoir.

lundi 29 avril 2013

Dans votre vie

Que vous est-il donc arrivé ?

Est-ce moi qui, depuis, ai fréquenté tant d'hommes aimables, intelligents et cultivés que vous en devenez négligeable, alors que vous aviez brillé d'une aura divine dans le désert où je vivais alors ?

Ou bien est-ce l'alcool dans lequel votre neurones ont continué de mariner, sept années de plus depuis que nous nous sommes connus, qui fait de tels dégâts ?

La porte est fermée ; mais peut-être me fallait-il vous revoir ainsi déchu pour enfin raconter, savoir que véritablement vous n'existez plus tel que je vous ai connu pour pouvoir renouer avec ces souvenirs, pour me replonger dans ce que j'ai su de vous, vous à qui je renonce par nécessité, vous dont je fais mon deuil, vous qui avez disparu derrière le fantôme et la caricature de vous, vous qui êtes à jamais hors d'atteinte à présent.

Kiasm

Voyez comme c'est étrange.
Je vous ai cédé car je craignais, si je ne cédais pas, qu'il n'y ait pas de second rendez-vous.
Et c'est précisément parce que je vous ai cédé que je n'ai plus envie de vous revoir.

lundi 11 mars 2013

Le mal

Vous revoir après toutes ces années, c'est étrange.

Toutes ces années à rêver votre visage, et pourtant, si je n'ai pas hésité une seconde à vous reconnaître, combien différent de mon souvenir.

Vous êtes beaucoup plus laid. Un peu ridicule, même. Je retrouve mes premiers sentiments pour vous, qui avaient ensuite été ensevelis sous l'idolâtrie.

Assez laid et pourtant troublant. Je ne me défais pas du souvenir de vos lèvres.

Votre bouche étrange, trop étroite, vos yeux si petits, gris et rapprochés, opaques, tout cela comme un visage minuscule perdu dans votre visage trop large et carré.

Depuis trois jours je scrute mon visage, mes yeux gris, mes imposants maxillaires, certaines expressions de ma bouche, j'observe mes traits avec inquiétude, crainte d'y voir quelque chose de vous - comme si vous étiez contagieux.

samedi 19 janvier 2013

Corset

Vous m'aviez prise en travers du lit, et ce jour-là, au lieu de jouir en moi, vous aviez joui sur ma poitrine. Les gouttes étaient tombée chaudes et lourdes sur ma peau. Et puis, de vos longues mains délicates, vous les aviez étalées sur les seins, les épaules, le cou, vous attardant à me masser avec ce baume.

Vous êtes remonté doucement autour de mon cou et vos mains le serraient, glissant sur ma peau. J'en sentais la pression calme, de plus en plus puissante, et je m'y abandonnais. Vous étiez au-dessus de moi, sombre et illisible. Je fermais les yeux, je m'offrais à votre étranglement. J'y trouvais une étrange volupté. Vous abolissiez peu à peu mon souffle. S'il vous plaisait de me faire mourir ce jour-là, j'y consentais et me proposais même d'y trouver du plaisir. Vous me possédiez.

Vos mains se sont desserrées. J'étais, je crois, fort rouge.

J'ai longtemps gardé sans le laver, sous une pile de linge, le corset que je portais ce jour-là, auquel votre corps avait imprimé sa divine odeur. Plusieurs fois le jour j'allais la respirer avec vénération.

dimanche 17 juin 2012

La dernière saison

La dernière fois que la mode m'a tentée, c'était à l'automne 2005.

Cette année-là il n'y avait que dentelles, velours dévorés et rubans voluptueux. Des camées, du cuivre, du cuir souple, du bleu nuit, du brun chaud, des camaïeux ternes si délicats, de faux corsets, des lacets, des décolletés intéressants, des coupes qui enserraient la taille et flattaient les hanches, très féminines. C'était confortable et excitant tout à la fois.

Je remplissais mes armoires de jupons et de volants pour vous plaire. Je crois que cela vous plaisait. Je ne sais pas trop. Après tout, je passais la plupart du temps avec vous déshabillée, et vous n'étiez pas homme à faire des compliments.

Et puis il y avait eu cette affaire curieuse, au milieu de la saison : le blocage des imports de Chine. Et les riches manteaux, vestes, robes, chemisiers à jabots de l'hiver avaient été remplacés à la va-vite par de piteuses copies, de piètre qualité, cousues en catastrophe au Maroc ou en Turquie, tant déjà les bornes avaient été passées.

Je ne sais si cet épisode sera, plus tard, considéré comme historique.

Au printemps suivant apparaissaient pour la première fois ces silhouettes de robots, leggings et robes-trapèzes. Je commençais à réfléchir à l'éthique des textiles chinois. Quoi qu'il en soit, vous n'étiez plus dans les parages. Plus jamais depuis je n'ai été tentée de suivre la mode.

samedi 16 juin 2012

Insinué peu à peu

Pourtant la première fois que je vous ai vu je ne vous avais pas trouvé bien remarquable. Rien de positivement laid, mais rien qui puisse expliquer cette brûlante vénération que j'ai eue pour vous par la suite.

Ce n'est qu'un peu plus tard que j'ai appris à apprécier votre nez un peu long, vos yeux petits et enfoncés, votre front pas très haut que ne servait pas votre étrange coupe de cheveux, votre bouche grise de vieillard desséchée par l'abus de tabac.

Le premier jour - et le second aussi, je crois - vous étiez mal éveillé au milieu de l'après-midi, perdu dans les brumes de l'alcool, et l'odeur de votre corps m'avait paru étrange.

Vous étiez arrogant et brutal en mots. Vous preniez plaisir à m'humilier. Cela m'allait. Cela faisait partie du jeu. Les insultes en étaient les ornements. Vous étiez dur, sévère avec moi, égoïste : tout vous était dû, je n'avais aucun droit. Cela aussi faisait partie des règles. Votre exigence était terrible, vos sanctions irrévocables, votre dédain cinglant.

Je tremblais à votre approche, mais peu à peu ce ne fut plus de peur, ou plus seulement de peur. Je tremblais de l'intensité de votre présence, qui pour moi était devenue sacrée.

Or ce n'est pas seulement votre talent pour dominer qui m'a attachée à vous par des liens si certains. Qu'était-ce ? Je crois que c'était ce fin sourire délicat, indulgent, ce sourire comme pour vous-même qui flottait parfois dans votre visage ravagé d'ange déchu, ces éclats d'amusement si rares aux coins de vos yeux qui marquaient que vous goûtiez la farce, et que loin de me forcer, nous la partagions.

mercredi 28 mars 2012

Début

Ces coups durs que vous m'aviez donnés à la tête, aux tempes, et qui m'avaient laissée sonnée quelques heures, c'est cela - et non votre méchante humeur, et non votre désintérêt - qui m'a finalement décidée à provoquer notre rupture.

Comprenez-moi : une part de moi trouve la mort de Marie Trintignant admirable.

Mais une part de moi craignait que vous me laissiez seulement à moitié morte. Stupide, un légume, pour le restant de mes jours, le cerveau affecté, mais pas assez pour faire cesser l'orbe obstinée des fonctions vitales. Une part de moi craignait que vous n'alliez pas au bout. Que vous ne soyez pas la grande, la belle peur. Mais juste assez de hargne pour m'abimer, sans la ténacité pour me ravir.

C'était il y a si longtemps. Six ans bientôt, en un radieux printemps. Quelques fois je crois que vous avez effectivement réussi. A me rendre sotte. Chaque fois que ma mémoire se dérobe, que ma concentration fluctue, lorsque j'échoue, lorsque je sens mon cerveau comme un bloc de ciment au-dessus de mes yeux, non douloureux, mais simplement opaque, obscur, un matériau non conducteur de plus aucune pensée, numb, je me demande si cela se produisait aussi avant, ou si c'est le résultat de vos coups, qui m'ont estropiée à vie.

Ainsi j'aurai gardé quelque chose de vous.