La première chose que je fais, toujours, c'est enfiler mes gants. Des gants de travail, enduits côté paume de cette matière antidérapante, je ne sais pas exactement ce que c'est. Ils s'ajustent presque exactement sur mes mains et je me sens grandir de quelques centimètres. J'aime cette sensation. Un léger frisson court dans ma poitrine. Revêtues de ces gants, mes mains deviennent autres. Fortes. Agiles. Capables. Et surtout : invulnérables. Pourtant jamais ces gants ne seraient assez résistants pour protéger mes mains d'un trait de scie circulaire. Pourtant je les mets aussi pour tracer, mesurer - choses qui ne mettent pas mes mains en péril. Mais lorsque je porte ces gants, c'est mon ethos menuisier que je revêts. Mes mains couvertes, et c'est tout mon corps, mon être entier qui devient plus puissant.
Associer le bois, morceau par morceau. Travailler chaque pièce. Penser l'ensemble, et le voir peu à peu prendre forme. Déplacer les choses. Ne pas se soucier des postures que prend le corps. Respirer la poussière de bois. Ajuster.
Le casque sur le cou, le casque sur les oreilles. Voir les mèches de la perceuse entrer sans effort entre les veines du bois sans en entendre le bruit. L'odeur des copeaux légèrement brûlés. Concentrée, concentrée. Je tiens les choses ensemble dans ma tête avant de les tenir dans mes mains. Penser à de multiples paramètres en même temps. Penser justesse, équilibre, beauté. Avec les moyens du bord, construire quelque chose qui me fera plaisir à voir et à toucher.
Ne pas voir passer le temps.
Avoir soif.
Peu de mots trouvent place dans le processus. Un grognement satisfait de temps à autre.
Et parfois, au milieu d'une mesure minutieuse, je dois faire effort pour me souvenir de ne pas trop insister - qu'un millimètre de plus ou de moins à cet endroit n'est pas dramatique, que cela ne changera rien à l'équilibre du meuble, que je ne le percevrai pas du tout lorsque je serai assise à cette table pour écrire - non, ne te tracasse pas trop pour cette mesure, il y a une limite supérieure à la méticulosité, et ce n'est pas l'obsession du menuisier qui fera le grand roman - finalement, tout ce que je demande à cette table, c'est d'être suffisamment bonne pour écrire dessus.
jeudi 28 janvier 2016
vendredi 4 décembre 2015
Phénoménale
Tu sens l'angoisse palpiter dans ta poitrine.
Elle ressemble à un vertige qui te prendrait assise, elle ressemble à la tête qui tourne lorsque tu te lèves trop vite, sans t'être levée trop vite.
Elle pose un lustre noir sur le voile des choses.
Tu as appris à la reconnaître comme une couleur, une odeur, comme un goût. L'angoisse a la saveur de l'acier dans ta bouche, et cette sensation de lame enserrée dans la chair de ton ventre comme ces arbres qui en croissant intègrent dans les couches successives de leur écorce les fils de fer dont on les a meurtris.
Tu as appris à reconnaître l'angoisse et aussi son absence. Ce matin la sensation de te réveiller sous un ciel dégagé, la joie tranquille d'un siège levé, pas d'ivresse ni d'exultation, juste un doux contentement, le soulagement de la sortie du tunnel. L'absence d'angoisse n'est pas un phénomène en soi, il n'y a pas de saveur particulière de la normalité, de même qu'il n'y a pas de goût de l'absence d'ananas, mais tu sais pourtant très bien reconnaître quand tu n'es pas en train de sentir le goût de l'ananas.
L'angoisse est descendue sur toi vers onze heure, dans la lumière blanche crue du milieu du jour. Tu l'as vue arriver de loin, quelques signes avant-coureurs vite dissipés, tu as cru pouvoir échapper jusqu'à ce que la main de fer soit descendue. Elle t'a saisie par l'arrière du crâne qu'elle a transformé en pierre vaguement douloureuse.
Vaguement. Rien de saillant, rien d'excessif.
Installée stable jusqu'à la prochaine relâche.
Tu vas pouvoir continuer tranquillement comme ça.
Nous sommes en montagne, et les tunnels se succèdent au long des précipices, jusqu'à on ne sait quand.
Elle ressemble à un vertige qui te prendrait assise, elle ressemble à la tête qui tourne lorsque tu te lèves trop vite, sans t'être levée trop vite.
Elle pose un lustre noir sur le voile des choses.
Tu as appris à la reconnaître comme une couleur, une odeur, comme un goût. L'angoisse a la saveur de l'acier dans ta bouche, et cette sensation de lame enserrée dans la chair de ton ventre comme ces arbres qui en croissant intègrent dans les couches successives de leur écorce les fils de fer dont on les a meurtris.
Tu as appris à reconnaître l'angoisse et aussi son absence. Ce matin la sensation de te réveiller sous un ciel dégagé, la joie tranquille d'un siège levé, pas d'ivresse ni d'exultation, juste un doux contentement, le soulagement de la sortie du tunnel. L'absence d'angoisse n'est pas un phénomène en soi, il n'y a pas de saveur particulière de la normalité, de même qu'il n'y a pas de goût de l'absence d'ananas, mais tu sais pourtant très bien reconnaître quand tu n'es pas en train de sentir le goût de l'ananas.
L'angoisse est descendue sur toi vers onze heure, dans la lumière blanche crue du milieu du jour. Tu l'as vue arriver de loin, quelques signes avant-coureurs vite dissipés, tu as cru pouvoir échapper jusqu'à ce que la main de fer soit descendue. Elle t'a saisie par l'arrière du crâne qu'elle a transformé en pierre vaguement douloureuse.
Vaguement. Rien de saillant, rien d'excessif.
Installée stable jusqu'à la prochaine relâche.
Tu vas pouvoir continuer tranquillement comme ça.
Nous sommes en montagne, et les tunnels se succèdent au long des précipices, jusqu'à on ne sait quand.
jeudi 3 décembre 2015
Des femmes
A la fin tu ne fréquentes plus que ces femmes à la voix monocorde et au regard vide, ces femmes à la présence lourde qui te parlent d'horreurs à hurler mais à voix basse et s'enlisent en parlant dans des boues noires où elles t'entraînent, ces femmes auxquelles tu tends la main en sachant bien que tu ne pourras pas les tirer de là, tout juste les aider à rester à la surface, ces femmes qui te parlent de leur vie et tu sens la tristesse qui t'enveloppe comme un drap froid, sale, grise, tu la sens infuser ta vision du monde et c'est comme le brouillard, la beauté en moins.
Elles le sont toutes devenues, les unes après les autres, attirées dans le puits sans fond, l'une après l'autre un jour se sont mises à parler de cette voix monocorde et ont dévoilé cette cendre qui les ronge à la moelle, leurs couleurs vives éteintes comme soufflées une à une, les apparences disparues pour laisser place à cette seule entière nue vérité, leur vulnérabilité intérieure, comment elles ont été heurtées minées tuées dans l'indifférence au point qu'il ne leur reste d'énergie grise qu'à peine pour cette voix monocorde avec laquelle elles racontent, et on leur en voudra de raconter, la violence que chacun aimerait mieux tue car la dire la rend présente à nouveau et à les entendre parler c'est comme un direct à l'estomac qui vous donne la nausée et c'est pourquoi on leur en voudra d'avoir accepté leurs confidences et à l'avenir les évitera.
Et elle aussi à présent elle en fait partie, de ces femmes à la voix monocorde que l'on hésite à revoir car la guerre qu'elles racontent est trop lourde à porter, depuis longtemps elle en fait partie mais tu le sais seulement maintenant, maintenant elle sent monter en elle cette voix monocorde et ce regard fixe, un peu trop ouvert et focalisé sur rien, un peu effrayant, et elle voit se créer le vide autour d'elle, l'humanité s'éloigner comme respectant une distance sacrée.
Pourtant ce sont les mêmes femmes qui scintillent d'un rire non feint, font des plaisanteries limite, se passionnent dans une conversation, ont la voix qui monte très haut sans presque se briser pour des riens, la voix qui tonne de conviction, les mêmes qui semblent sortir d'une chanson de Fauve, les mêmes les yeux soulignés de noir, les mêmes dans du velours, les mêmes si fortes, les mêmes qui déplacent des montagnes sans que personne ne voie qu'elles sont en même temps à pleurer des rivières, les mêmes qui le plus souvent ne pleurent pas.
Ce sont les mêmes.
Elles le sont toutes devenues, les unes après les autres, attirées dans le puits sans fond, l'une après l'autre un jour se sont mises à parler de cette voix monocorde et ont dévoilé cette cendre qui les ronge à la moelle, leurs couleurs vives éteintes comme soufflées une à une, les apparences disparues pour laisser place à cette seule entière nue vérité, leur vulnérabilité intérieure, comment elles ont été heurtées minées tuées dans l'indifférence au point qu'il ne leur reste d'énergie grise qu'à peine pour cette voix monocorde avec laquelle elles racontent, et on leur en voudra de raconter, la violence que chacun aimerait mieux tue car la dire la rend présente à nouveau et à les entendre parler c'est comme un direct à l'estomac qui vous donne la nausée et c'est pourquoi on leur en voudra d'avoir accepté leurs confidences et à l'avenir les évitera.
Et elle aussi à présent elle en fait partie, de ces femmes à la voix monocorde que l'on hésite à revoir car la guerre qu'elles racontent est trop lourde à porter, depuis longtemps elle en fait partie mais tu le sais seulement maintenant, maintenant elle sent monter en elle cette voix monocorde et ce regard fixe, un peu trop ouvert et focalisé sur rien, un peu effrayant, et elle voit se créer le vide autour d'elle, l'humanité s'éloigner comme respectant une distance sacrée.
Pourtant ce sont les mêmes femmes qui scintillent d'un rire non feint, font des plaisanteries limite, se passionnent dans une conversation, ont la voix qui monte très haut sans presque se briser pour des riens, la voix qui tonne de conviction, les mêmes qui semblent sortir d'une chanson de Fauve, les mêmes les yeux soulignés de noir, les mêmes dans du velours, les mêmes si fortes, les mêmes qui déplacent des montagnes sans que personne ne voie qu'elles sont en même temps à pleurer des rivières, les mêmes qui le plus souvent ne pleurent pas.
Ce sont les mêmes.
La culpabilité, c'est une maladie
Impression tenace et récurrente, en sortant de chaque séance, que j'entrave le processus thérapeutique, que mes paniques, mes angoisses effrénées apportées à dose hebdomadaire se mettent en travers de la méthode, que si je n'étais pas aussi fucked up, la thérapie avancerait mieux et plus rapidement.
Absurde, puisque c'est précisément parce que je suis en vrac que la thérapie a lieu - si je n'étais pas si pleine d'angoisses, il n'y aurait pas de thérapie.
Absurde, puisque c'est précisément parce que je suis en vrac que la thérapie a lieu - si je n'étais pas si pleine d'angoisses, il n'y aurait pas de thérapie.
mardi 27 octobre 2015
Saure
J'ai demi-ouvert un œil jaune sous une peau de pierre. Au premier mouvement j'ai senti craquer tout mon épiderme solidifié, se fissurer de bout en bout ma peau lithique. Je me suis étirée longuement, contorsions complexes, dans tous les sens, lentement redonnant du mouvement à chaque partie de mon corps, chaque frisson ouvrant des failles géologiques, fracturant ma peau de dragon millénaire en plaques tectoniques que je secouais de mon dos, de mon ventre, de mes bras.
J'ai frictionné à la brosse dure ma peau de dragon, délogeant de ses rides canyoniques la poussière des siècles, balayant les écailles fossilisées, éradiquant férocement, plus souple à chaque mouvement, les couches de mon ancienne peau. J'ai brossé à rouge, à vif, sentant monter dans mes veines capillaires une chaleur de volcan, jusqu'à ce que des vestiges de peau morte il ne reste rien.
Alors est apparue ma peau fine et souple de dragon nouveau-né, qui, plissée comme si elle avait été froissée serrée dans un œuf, s'est peu à peu dépliée au rythme de mes amples respirations, mes poumons de dragon fier prenant à chaque inspir davantage de volume, lents et puissants comme le soufflet d'une forge géante. Ma peau neuve s'est déployée, puis déployée à nouveau, et, alors que je croyais qu'elle en avait terminé, s'est déployée encore, épiderme sensible et résistant d'un nouveau dragon immense, et qui croît encore.
J'ai frictionné à la brosse dure ma peau de dragon, délogeant de ses rides canyoniques la poussière des siècles, balayant les écailles fossilisées, éradiquant férocement, plus souple à chaque mouvement, les couches de mon ancienne peau. J'ai brossé à rouge, à vif, sentant monter dans mes veines capillaires une chaleur de volcan, jusqu'à ce que des vestiges de peau morte il ne reste rien.
Alors est apparue ma peau fine et souple de dragon nouveau-né, qui, plissée comme si elle avait été froissée serrée dans un œuf, s'est peu à peu dépliée au rythme de mes amples respirations, mes poumons de dragon fier prenant à chaque inspir davantage de volume, lents et puissants comme le soufflet d'une forge géante. Ma peau neuve s'est déployée, puis déployée à nouveau, et, alors que je croyais qu'elle en avait terminé, s'est déployée encore, épiderme sensible et résistant d'un nouveau dragon immense, et qui croît encore.
mardi 22 septembre 2015
Un progrès
J'étais en train de choisir des pelotes de laine, former une association de nuances qui me plaisait, quand j'ai réalisé avec une lucidité glaçante que ce joli assortiment que je venais de composer, ce contraste de bruns ternes et de vert acide, c'était, tout droit sorties des années 80, les couleurs de la maison de mes parents lorsque j'étais enfant.
Ce rapprochement a d'abord soulevé en moi une vague de nausée et de colère, comme si j'avais malencontreusement posé la main sur quelque chose de gluant et froid - de révoltant. Mais cela n'a duré qu'une seconde - immédiatement après est née en moi, et aussitôt m'a apaisée, la conscience qu'avoir eu une enfance traumatisante n'excluait pas d'avoir aussi, par ailleurs, de bons souvenirs d'enfance. Ou plus exactement : qu'avoir de mon enfance certains souvenirs agréable ne voulait pas dire que je validais celle-ci dans son ensemble. Que je pouvais repenser avec plaisir à certains éléments de mon enfance sans que cela veuille dire que j'avais aimé l'ensemble de celle-ci.
Pour la première fois, mes pelotes de laine à la main, j'ai ressenti ce truc, non pas comme une vérité rationnelle, quelque chose dont on essaye de se persuader en se le répétant mais qui nous demeure désespérément extérieur ; mais au contraire comme un sentiment intime : avoir eu une enfance traumatisante ne m'interdisait pas d'aimer certains aspects non-traumatiques de mon enfance, comme les placards 80's de la cuisine et quelques bons moments en famille. Et sa réciproque : avoir aimé certaines choses de mon enfance ne signifiait pas que j'avais aimé les traumatismes que j'y ai subis.
Pour la première fois j'ai lâché cette culpabilité qui, jusque-là, m'interdisait de m'avouer à moi-même que j'aimais quoi que ce soit de ma vie familiale, comme si cela signifiait que j'aimais ce qu'on m'y avait fait et que, par extension, je l'avais voulu, j'en étais responsable.
Je l'ai compris réellement, ce qui veut dire ressenti profondément. J'avais le droit d'avoir de bons souvenirs de mon enfance et de mon adolescence. J'avais même le droit d'avoir de bons souvenirs de mon père, sans transiger d'un iota sur le mal qu'il m'a fait, sans pour cela prendre sur moi la responsabilité des actions qui restent à jamais les siennes.
Pour la première fois j'ai senti se délier les deux choses - mon enfance, d'une part, et ce que j'y avais subi, d'autre part. Pour la première fois mes émotions ont fait le tri. Deux trucs qui étaient jusque-là inextricablement noués, j'ai pu les percevoir comme sans lien nécessaire entre eux. J'ai pu faire face sans culpabilité aux bons souvenirs de mon enfance.
C'est profondément apaisant - de ne plus avoir à guetter, anxieuse, le moindre signe d'attachement à quelque chose issu de l'enfance comme si c'était la preuve que j'avais aimé, que j'avais voulu ce qu'on m'avait fait. De récupérer au moins quelques lambeaux d'une enfance normale.
Cette idée là - qu'avoir, enfant, aimé sa famille, aimé ses parents, ne signifie pas que l'on doive se sentir responsable de ce qu'ils vous ont fait comme si on y avait consenti, je la porte à présent avec moi comme une force nouvellement acquise.
Je vis sur de plus solides fondations.
Ce rapprochement a d'abord soulevé en moi une vague de nausée et de colère, comme si j'avais malencontreusement posé la main sur quelque chose de gluant et froid - de révoltant. Mais cela n'a duré qu'une seconde - immédiatement après est née en moi, et aussitôt m'a apaisée, la conscience qu'avoir eu une enfance traumatisante n'excluait pas d'avoir aussi, par ailleurs, de bons souvenirs d'enfance. Ou plus exactement : qu'avoir de mon enfance certains souvenirs agréable ne voulait pas dire que je validais celle-ci dans son ensemble. Que je pouvais repenser avec plaisir à certains éléments de mon enfance sans que cela veuille dire que j'avais aimé l'ensemble de celle-ci.
Pour la première fois, mes pelotes de laine à la main, j'ai ressenti ce truc, non pas comme une vérité rationnelle, quelque chose dont on essaye de se persuader en se le répétant mais qui nous demeure désespérément extérieur ; mais au contraire comme un sentiment intime : avoir eu une enfance traumatisante ne m'interdisait pas d'aimer certains aspects non-traumatiques de mon enfance, comme les placards 80's de la cuisine et quelques bons moments en famille. Et sa réciproque : avoir aimé certaines choses de mon enfance ne signifiait pas que j'avais aimé les traumatismes que j'y ai subis.
Pour la première fois j'ai lâché cette culpabilité qui, jusque-là, m'interdisait de m'avouer à moi-même que j'aimais quoi que ce soit de ma vie familiale, comme si cela signifiait que j'aimais ce qu'on m'y avait fait et que, par extension, je l'avais voulu, j'en étais responsable.
Je l'ai compris réellement, ce qui veut dire ressenti profondément. J'avais le droit d'avoir de bons souvenirs de mon enfance et de mon adolescence. J'avais même le droit d'avoir de bons souvenirs de mon père, sans transiger d'un iota sur le mal qu'il m'a fait, sans pour cela prendre sur moi la responsabilité des actions qui restent à jamais les siennes.
Pour la première fois j'ai senti se délier les deux choses - mon enfance, d'une part, et ce que j'y avais subi, d'autre part. Pour la première fois mes émotions ont fait le tri. Deux trucs qui étaient jusque-là inextricablement noués, j'ai pu les percevoir comme sans lien nécessaire entre eux. J'ai pu faire face sans culpabilité aux bons souvenirs de mon enfance.
C'est profondément apaisant - de ne plus avoir à guetter, anxieuse, le moindre signe d'attachement à quelque chose issu de l'enfance comme si c'était la preuve que j'avais aimé, que j'avais voulu ce qu'on m'avait fait. De récupérer au moins quelques lambeaux d'une enfance normale.
Cette idée là - qu'avoir, enfant, aimé sa famille, aimé ses parents, ne signifie pas que l'on doive se sentir responsable de ce qu'ils vous ont fait comme si on y avait consenti, je la porte à présent avec moi comme une force nouvellement acquise.
Je vis sur de plus solides fondations.
lundi 7 septembre 2015
dimanche 6 septembre 2015
Tactile
J'avais levé les yeux de mon livre et du dos de la main, pensive, effleuré le mur de la bibliothèque, son aspect m'ayant donné envie d'en connaître la texture. C'est alors que j'avais rencontré le regard du jeune homme en face de moi, qui m'avait vu faire ce mouvement ; mes yeux dans le vague s'étaient brusquement focalisés ; fragile comme l'anémone de mer, j'avais sous le seul effleurement de son regard replongé le mien dans mes études.
Cette manifestation fugace de ma curiosité tactile avait suffisamment éveillé la sienne pour qu'il profite d'une de mes pauses pour récupérer mes coordonnées dans mon agenda, mais pas assez pour qu'il se comporte autrement qu'en butor une fois le contact noué.
C'était en un autre lieu, un autre siècle. Le souvenir de ce jeune homme est depuis longtemps éteint en mon foyer.
C'était en un autre siècle et aujourd'hui pourtant, chaque fois que je tends la main pour caresser un rocher partiellement recouvert de lichen, les feuilles duveteuses d'un végétal, la grosse trame d'un tissu, chaque fois que s'exprime dans l'espace public ma sensibilité tactile, je me souviens brutalement que je viens de montrer quelque chose de ma vulnérabilité - et du regard je cherche, comme par réflexe, qui aurait pu être témoin de mon geste - qui aurait pu, peut-être, l'interpréter à tort comme une avance, comme un stratagème de séduction à lui adressé - qui aurait pu le prendre comme une autorisation de me maltraiter.
Cette manifestation fugace de ma curiosité tactile avait suffisamment éveillé la sienne pour qu'il profite d'une de mes pauses pour récupérer mes coordonnées dans mon agenda, mais pas assez pour qu'il se comporte autrement qu'en butor une fois le contact noué.
C'était en un autre lieu, un autre siècle. Le souvenir de ce jeune homme est depuis longtemps éteint en mon foyer.
C'était en un autre siècle et aujourd'hui pourtant, chaque fois que je tends la main pour caresser un rocher partiellement recouvert de lichen, les feuilles duveteuses d'un végétal, la grosse trame d'un tissu, chaque fois que s'exprime dans l'espace public ma sensibilité tactile, je me souviens brutalement que je viens de montrer quelque chose de ma vulnérabilité - et du regard je cherche, comme par réflexe, qui aurait pu être témoin de mon geste - qui aurait pu, peut-être, l'interpréter à tort comme une avance, comme un stratagème de séduction à lui adressé - qui aurait pu le prendre comme une autorisation de me maltraiter.
lundi 31 août 2015
Insulter sans offense
J'aime bien "Mange tes morts !", comme insulte. Parce que c'est une insulte qui n'est ni misogyne ni homophobe, ce qui n'est pas si courant, ni discriminatoire pour quelque groupe que ce soit.
Et pourtant, peut-être les Guayaki seraient-ils offensés qu'une de leur pratique funéraire soit utilisée comme insulte.
Et je t'assure, tu veux pas offenser les Guayaki.
Et pourtant, peut-être les Guayaki seraient-ils offensés qu'une de leur pratique funéraire soit utilisée comme insulte.
Et je t'assure, tu veux pas offenser les Guayaki.
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